Je vous invite à cliquer ici pour découvrir la préface.

Toute ma gratitude à Michael Palmer, qui m'a fait l'honneur de préface mon livre. Michael Palmer, spécialiste de l'Art belge, auteur de « L'art belge d'Ensor à Panamarenko », éditions Racine.
Michael Palmer est décédé le 4 juillet 2014. C’était un homme d’une grande culture, officiellement reconnu comme un expert de l’art, mais qui était resté simple et avait conservé une dose de spontanéité et de sincérité qui lui permettait de s’intéresser aussi à de « jeunes » artistes qui n’appartiennent pas aux valeurs reconnues.

La préface en français est disponible en dessous.

What are these masks?

These masks also speak.
What are they? Of what do they speak? The masks are African tribal masks. They have a strong emotional impact on the viewer, but the viewer has little idea of their significance unless he himself is African or is a specialist in African art and culture. For most of us these are mysterious, unfathomable objects whose language is a hidden one. What can be appreciated is, however, their aesthetic beauty – a powerful, forceful beauty that transmits a message even if the nature of that message may be unclear.

In her paintings Fatoumata Sidibé projects the beauty, strength and ori­ginality of African masks. Her images reflect precisely the shapes of the different masks she has chosen. There is no formal composition: the masks themselves are the forms, the compositions.

The masks are viewed frontally, head-on to the viewer. They have a rich variety of shapes, some oval some polygonal, and they enclose many different types of detail – some emphasizing the lips and mouth, some the nose, others the eyes and ears. These are not only physical features but building blocks in picture-making as well.

The artist’s colours are vivid and vibrant, sometimes creating contrasts sometimes creating rich harmonies. In some cases the colours form stri­king patterns on the surface of the masks.

To be African by descent and to live in Belgium is to inhabit a mask-filled environment in which masks from Mali or memories of such masks live in proximity to collections of Congolese masks and close, also, to the masks to be found in the paintings of James Ensor and the carnival masks from Flanders that inspired them, as used in traditional processions, like those of Bruges and Furnes. As opposed to African masks which seem to relate to the forces of nature and magic, Ensor’s masks were a way of showing his vision of bourgeois figures as greedy, cruel, stupid and ridiculous.

This was Ensor’s revenge on a society that did not understand and did not buy his paintings. Sometimes it is unclear whether, in Ensor, the masks become real figures or real people become masks. The result is disquieting.

More recent Belgian artists, notably Jan Vercruysse, incorporate masks in their work. But Vercruysse uses them to indicate a desire to avoid commu­nicating with other people. The mask is a means of destroying communi­cation, not of creating it.

But to turn to the direct influencing of European art by African masks we must look to the work of Picasso and Braque on the eve of and the beginning of cubism. They both replace human heads by African masks at this time, and the question is often raised of whether Picasso’s Demoiselles d’Avignon, of 1907, which employed this method, was the first cubist pain­ting. One of Fatoumata Sidibé’s paintings is entitled L’Homme d’Avignon and it is presumably a reference to Picasso’s masterpiece. Two men are fea­tured in preparatory drawings for the Demoiselles d’Avignon, a sailor and a medical student, but they are not to be found in the final painting.

In her masks Fatoumata Sidibé does two different but related things. First, she transforms the three-dimensional objects into two-dimensional pain­tings. Second, these paintings take on a life of their own, becoming “art” in their own right.

Whereas what we see in Fatoumata’s visual art are canvases of great beauty based on objects of mysterious power whose message is transmitted indi­rectly, her poems speak more explicitly of protest, love, and the majesty and sufferings of Africa. Fatoumata protests against the slavery of black Africans, the mutilations inflicted on African women and the discrimi­nation against black people practised in the western world. Her writing is “simple” in the best sense of the word: it is direct, clear, transparent and unpretentious. It comes from the heart and goes to the heart.

The emotions of mothers and daughters are at its centre, but in it love goes wider and includes a sisterly solidarity in a man’s world and political soli­darity with the maltreated and oppressed. The warmth of village and fami­ly life in Africa is evoked, and, in nostalgic fashion, the smells of life in the home and the taste of traditional food and, also, discreetly, love between men and women.

Fatoumata Sidibé is a magician. By means of her spells she changes masks into paintings. By means of her magic she makes her masks speak, and they speak in her poetry of the tragedy and the pride that are Africa, of the sadness and the joy.

Michael Palmer
Writer.

 

PRÉFACE
(Texte traduit en français par Tina Noiret)

Que sont ces masques ?

Ces masques parlent aussi. Que sont-ils ? De quoi parlent-ils ? Ces masques sont des masques tribaux africains. Ils ont un impact émotionnel puissant sur le spectateur, mais ce spectateur n’a aucune idée de leur signification à moins qu’il ne soit Africain lui-même ou un spécialiste en art et culture africains. Pour la plupart d’entre nous, ceux-ci sont des objets mystérieux, insondables, dont la langue est cachée. Ce qui, cependant, peut être apprécié, c’est leur beauté esthétique – une beauté forte, puissante qui transmet un message, même si la nature de celui-ci n’est pas claire.

Dans ses tableaux, Fatoumata Sidibé exprime la beauté, la puissance et l’originalité du masque africain. Ses productions reflètent précisément les formes des différents masques qu’elle a choisis. Il n’y a pas de composition formelle : les masques eux-mêmes sont les formes, les compositions.

Les masques sont vus de front, la face tournée vers le spectateur. Ils ont une infinie variété de formes, certains sont ovales, d’autres polygonaux, et ils comportent une quantité variée de détails – certains accentuant les lèvres et la bouche, d’autres le nez, d’autres encore les yeux et les oreilles. Ce ne sont pas que des traits physiques, ce sont aussi les briques qui composent les images.

Les couleurs de l’artiste sont vives et chantantes, créant tour à tour des contrastes ou de riches harmonies. Dans certains cas, les couleurs forment des motifs saisissants sur la surface des masques.

Être Africaine par filiation et vivre en Belgique, c’est habiter dans un environnement rempli de masques dans lequel les masques du Mali ou leur souvenir jouxtent des collections de masques congolais et ceux représentés dans les tableaux de James Ensor, ainsi que ceux des carnavals de Flandre qui les ont inspirés et sont utilisés dans les processions traditionnelles, telles celles de Bruges et de Furnes. Par opposition aux masques africains qui semblent être en rapport avec les forces de la nature et avec la magie, les masques d’Ensor étaient un moyen de montrer sa conception d’une bourgeoisie cupide, cruelle, stupide et ridicule.

C’était là la revanche d’Ensor sur une société qui ne comprenait ni n’achetait ses tableaux. Parfois, on ne sait pas si, chez Ensor, les masques deviennent de vrais visages ou si les vraies gens deviennent des masques. Le résultat est inquiétant.

Des artistes belges plus récents, principalement Jan Vercruysse, introduisent des masques dans leur œuvre. Mais Vercruysse les utilise pour marquer son désir d’éviter toute communication avec les autres. Le masque est un moyen d’abolir la communication, non de la créer.

Pour en revenir à l’influence des masques africains sur l’art européen, il faut se tourner vers l’œuvre de Picasso et de Braque à la veille et à la naissance du cubisme. À cette époque, ils remplacent l’un et l’autre les têtes humaines par des masques africains, et la question est souvent posée de savoir si les Demoiselles d’Avignon, de 1907, constituent la première peinture cubiste.

Un des tableaux de Fatoumata Sidibé est intitulé L’Homme d’Avignon et est probablement une allusion au chef-d’œuvre de Picasso. Deux hommes figurent dans les dessins préparatoires pour les Demoiselles d’Avignon, un marin et un étudiant en médecine, mais on ne les retrouve plus dans l’œuvre accomplie.

Dans ses masques, Fatoumata Sidibé a une démarche double. D’abord, elle transforme des objets tridimensionnels en figures bidimensionnelles. En second lieu, ces tableaux viennent au monde et vivent à leur façon, devenant « art » de plein droit.

Alors que ce que nous percevons de l’art visuel de Fatoumata, ce sont des toiles de grande beauté basées sur des objets d’une force mystérieuse dont le message est communiqué indirectement, ses poèmes parlent plus explicitement de protestation, d’amour, de la majesté et des souffrances du continent africain. Fatoumata proteste contre l’esclavage des Africains noirs, les mutilations infligées aux femmes africaines et les pratiques discriminatoires de l’Occident envers le peuple noir. Sa plume est « simple » dans le meilleur sens du terme : elle est directe, claire, transparente et sans prétention. Elle vient du cœur et va au cœur.

Centrales dans son œuvre, on trouve les émotions des mères et des filles, mais l’amour y est porté plus loin et inclut une solidarité de femmes dans un monde machiste et une solidarité politique avec les humiliés et les opprimés. La chaleur de la vie dans les villages et les familles d’Afrique est évoquée et, sur le mode nostalgique, les odeurs et les goûts de la vie domestique et le goût de la nourriture traditionnelle et, aussi, délicatement, l’amour entre les hommes et les femmes.

Fatoumata Sidibé est une magicienne. Grâce à ses sortilèges, elle transmue les masques en tableaux. Par sa magie, elle donne la parole aux masques, et dans sa poésie ils parlent de la tragédie et de l’orgueil indissociables de l’Afrique, de la tristesse et de la joie.

 

Michael Palmer
Auteur

 

 

 

L'art Belge

D'Ensor à Panamarenko
Michael Palmer rappelle que l'élan créateur dont l'art belge a fait preuve depuis James Ensor jusqu'à Panamarenko constitue un apport essentiel et original à l'art européen du XXe siècle.
À propos de l’ouvrage

Ayant vécu plusieurs années en Belgique, Michael Palmer s'est épris de l'art belge - de James Ensor à aujourd'hui - et a entrepris de lui faire reconnaître la place qu'il mérite au plan international.

Dans ce grand ouvrage d'art, il atteste que l'élan créateur dont cet art a fait preuve depuis l'aube de l'art moderne constitue un apport essentiel et irréductible à l'art européen du XXe siècle.

A propos de : 

Né à Londres en 1933, diplômé en histoire de l'université d'Oxford, Michael Palmer a terminé sa carrière professionnelle comme directeur général de la recherche au Parlement européen à Luxembourg. Conseiller de nombreux collectionneurs privés, il a également collaboré comme expert en art belge au Christie's International Magazine. En 2011, il a été fait commandeur de l'Ordre de Léopold II par le roi des Belges.